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“After war games, what we saw upon awaking”, le dernier film de Lida Abdul, tourné dans la proche banlieue de Kaboul en 2006, s’inscrit dans ce paysage afghan marqué par les guerres successives, ponctué d’architectures détruites, où l’artiste a déjà réalisé plusieurs de ses films comme The “White House” (2005). Le titre “After war games, what we saw upon awaiking” fait référence à l’après-guerre, la chute du régime talibans en 2001 et à ce qu’il reste aujourd’hui de son pays. Infrastructures et bâtiments sont à reconstruire par le peuple afghan dans un climat d’insécurité, de précarité et d’instabilité politique.

L’opposition du vide et de la mise en forme est caractéristique dans son travail. Les sujets dans ses films – espaces transitoires, détruits, vides, maisons abandonnées en ruine – contrastent avec le traitement formel et esthétique de l’image généralement très construite. Les premiers plans du film nous montrent une dizaine d’hommes afghans vêtus de noirs qui, tous, s’attèlent à tirer sur des cordes pour entraîner la chute de ce qui demeure un long moment invisible : une maison en ruine*. La tâche semble ardue, impossible, vaine et quasi irréelle. Le silence, rarement interrompu par des sons de pierres (bruits d’éboulement) et les effets de ralenti renforcent ce sentiment chimérique. Les hommes qui tirent sur les cordes apparaissent parfois prisonniers de celles-ci, enchaînés à cette ruine et incapables d’avancer. Dans un rapport de plans champs/contre-champs, Lida Abdul nous montre alternativement les hommes au travail et le bâtiment en ruine qui résiste. La présence humaine est dissociée des espaces architecturés. Ils s’opposent. L’ambivalence vie/travail/construction et mort/destruction est présente jusque dans la dernière scène où une pierre, issue de la maison détruite, enroulée dans un drap noir, est enterrée par ces hommes dans un petit trou creusé dans la terre comme s’ils plantaient un arbre. L’enterrement de cette pierre, ultime trace résiduelle de l’architecture détruite, fait acte de deuil et de mémoire.

* « Il y a peu d’aides de la part du gouvernement, pour bâtir quelque chose de nouveau les gens se débarrassent ainsi des ruines. Il y a quelque chose de tragique dans cette action parce que beaucoup de ces bâtiments ont plusieurs centaines d’années. Il n’y a aucune tentative de préservation. Tout le monde veut quelque chose de neuf. Les gens ne veulent pas de souvenirs du passé et feront tout pour obtenir un morceau de terre sur lequel bâtir une structure même si cela implique d’utiliser les matériaux d’édifices anciens. » Lida Abdul

Ces notions de destruction, d’effacement, de déracinement se retrouvent également dans ses films tournés peu avant en Afghanistan. Ainsi, dans “Tree” (2004), un groupe d’hommes abat, en prenant soin de bien enlever les racines, un arbre sur lequel étaient pendus les dissidents du régime taliban. Déplanter pour se ré-enraciner. De la même manière, dans “Grave” (2004), le souvenir des martyrs est commémoré par des hommes afghans qui jettent les uns après les autres des pierres dans une tombe, ou encore, dans “Clapping with Stones” (2005) où les hommes frappent les unes contre les autres des pierres issues de la destruction des bouddhas de Bamiyan par les talibans. Le bruit produit évoque ici aussi bien des bruits de construction que de destruction.

La maison, la pierre, le tapis également, sont des motifs récurrents dans le travail de Lida Abdul pour qui l’architecture a partie liée avec l’identité. Symboles de protection, ils se révèlent fragiles et destructibles. Dans ses performances, la maison-abri fait souvent corps avec l’artiste. Sa vidéo “Things We Fail to Leave Behind” (Los Angeles, 2003) montre Lida Abdul traînant derrière elle, à l’aide de deux cordes, une maquette de maison en plâtre qui, au fur et à mesure de sa déambulation dans les rues de la ville, s’abîme et se détruit progressivement. Dans “Things we Leave Behind” (2003), performance réalisée sur une plage au bord de l’océan, la maison est symbolisée par quatre personnes placées par l’artiste symétriquement debout contre des poteaux de bois, sorte de tuteurs. Elle déroule autour d’eux un film plastique de cellophane formant ainsi un cube, une pièce. Piliers de cet espace, ces hommes et femmes y sont comme scellés. S’ils partent, l’architecture s’effondre.

Par son expérience du déplacement et de l’exil, Lida Abdul conserve un regard distancié dans son travail et un engagement actif vis-à-vis de son pays d’origine.

Delphine Goutes

After War Games, What we saw upon awaking Film 16mm transféré sur DVD, couleur, son. Production Frac Lorraine, 2006.

Lida Abdul
After War Games, What we saw upon awaking